Interview du Dr Hervé Zakarian sur "Karaté Bushido"

 

10/11/2007

» Interview du Dr Hervé Zakarian sur "Karaté Bushido"

 

A la fois enseignant et médecin de terrain en traumatologie du sport ce pratiquant de Taekwondo et Karaté (3ème Dan, Titulaire du brevet d’état), Médecin des équipes de France de Taekwondo, Membre de la commission médicale nationale de la Fédération Française de Karaté, Vice-président du Groupement Latin et Méditerranéen de Médecine du Sport, aborde avec simplicité les questions que se pose l’amateur de sport de combat.

 

Grâce à son expérience du sport de haut niveau (il à notamment préparé Pascal Gentil lors de ses 2 médailles olympiques de Sydney et d’Athènes), le Dr ZAKARIAN  nous apporte ici un éclairage sur les bienfaits et les dangers éventuels des Arts Martiaux.

 

 

KB :  Les Arts Martiaux à quel âge et pour qui ?

 

HZ :  Un peu comme pour la lecture de Tintin, je dirai de 7 à 77 ans,
certains arts martiaux et leurs applications sportives peuvent être démarrés très jeune et poursuivis jusqu'à un âge avancé. Il faudra au fil du temps  adapter la pratique à l’age du sportif réduisant progressivement  les assauts pour privilégier par exemple Kata ou Poomsee et le travail technique. Un peu de bon sens permettra de continuer son cheminement et sa progression longtemps en préservant son capital articulaire et musculaire. Il possible d’adapter ces sports à  chaque étape de la vie ce qui les différencie d’autres activités où l’évolution est plus délicate (rugby, foot par exemple)  ce qui permet à nos vieux maître une inégalable longévité dans la pratique…

 

KB : Quelles sont les contre-indications ?

 

HZ :  En dehors des contre-indications générales dont il n’est pas de notre propos d’en faire un listing exhaustif mais qui seront recherchées par le médecin qui délivrera le certificat annuel obligatoire de « non contre-indication à la pratique du sport », il n’y a pas de réel obstacle à la pratique des sports de combat.

 


Il faut cependant rester prudent en cas de problèmes rachidiens graves ou de problèmes ponctuels de croissance par exemple. La perte d’un organe pair et précieux (œil, testicule, rein) est une contre-indication évidente au combat (risque de lésion irréversible de l’organe restant) mais pas à l’entraînement.

 


Le sportif de haut niveau est de plus soumis à une obligation de suivi biologique et paraclinique qui limite les risques.

 

KB :  La pratique des Arts Martiaux est-elle dangereuse pour la croissance des enfants et des adolescents ?

 

HZ : En équipe de France de Karaté mon ami le Dr Gérard GARSON avait l’habitude de dire en parlant du Karaté « il s’agit d’un sport  bilatéral et symétrique » pour souligner le bon équilibre de la sollicitation articulaire et musculaire des membres supérieurs et inférieurs.

 

C’est à mon avis l’une des précieuses richesses des sports de combat notamment à un age où l’organisme est en profonde mutation. Ils développent ainsi souplesse, vitesse, détente, équilibre, coordination et positionnement dans l’espace et surtout contrôle de soi.

 


Il existe peu de danger dans une pratique raisonnée, le principal danger est représenté par les contraintes sur des cartilages immatures et un rachis en pleine croissance. Les parents comme l’enseignant doivent rester à l’écoute de la moindre douleur qui persiste et inciter à consulter.

 


Les entraînements doivent bien sur être adaptés à la fois dans leur durée et leur contenu mais les professeurs diplômés ayant suivi l’école des cadres de leur Fédération sont désormais très bien formés pour cela ce qui réduit les risques d’incidents. Le label Fédéral des clubs étant un gage évident de sérieux.

 


Tout est une question de dosage, comme toujours c’est l’excès qui doit être combattu. En compétition, ce sont bien souvent les parents qui font un transfert sur leurs enfants voulant en faire à tout prix le champion qu’il n’ont pas été oubliant ainsi le fameux conseil de J. Personne « Aucune médaille ne vaut la santé d’un enfant ! »

 

KB  : On parle peu des particularités du sport féminin.

 

HZ :  Pourtant en sport de combat les exploits au haut niveau  de Myriam Baverel, Laurence Fischer, Valérie Hénin, Myriam Lamarre et Anne-Sophie Mathis sont là pour montrer que les femmes existent aussi dans des sport étiquetés traditionnellement « virils » mais qui ne sont plus une exclusivité masculine.

 


Le corps de la femme est soumis à des influences hormonales et à certaines contraintes comme les cycles menstruels, la grossesse, l’accouchement ou la prise de contraceptifs. Le principal problème  demeure la grossesse avec un risque  potentiel de fausse couche ce qui nécessite une adaptation dans la pratique  qui fait interdire les sports à risques traumatiques (de contact et de combat) ou de force  mais privilégie longtemps la poursuite d’une activité raisonnée (gym douce ou natation par exemple). Au terme de la grossesse, la reprise se fera  progressivement après une petite rééducation périnéale et accord du gynécologue aux environs du 2ème mois.

 


Dans les sports de combat il est aussi important de protéger la poitrine par le port d’un plastron et de bien la soutenir grâce à un soutien-gorge adapté.

 

KB :  Y a-t-il des précautions particulières pour la reprise à la rentrée ?

 

HZ : Le mois de Septembre est en général celui des bonnes résolutions, comme on promet de bien travailler à l’école on veut se racheter une conduite d’hygiène de vie en reprenant le sport. Il faut faire attention à la reprise du sport après un arrêt long. Certains reprennent après plusieurs années consacrées à la vie professionnelle, ils n’ont pas vu le temps passé, s’imaginent aussi vaillants qu’auparavant mais leur organisme à vécu au travers de certains excès,  une graduation est donc indispensables pour limiter les accidents tendineux articulaires, musculaires et surtout cardiaques. Il y a aussi le cas de celui qui n’a jamais fait de sport et qui rêve tardivement de devenir un champion se ruant avec frénésie à l’entraînement.

 


La consultation médicale est alors  primordiale à la fois pour la recherche de contre-indication mais surtout pour les conseils de reprise.

 


La meilleure chose reste le maintien d’une activité durant l’été, ceux qui ont la chance d’avoir participé à un des nombreux stages proposés pendant la période estivale seront les mieux préparés.

 

La particularité du Karaté est de solliciter le cœur de façon répétitive, brève et brusque s’est pour cela que je conseille en complément la pratique d’un  sport dit foncier comme le vélo, le jogging ou la natation.

 

 

 

 

 

KB : Le dopage a été encore une fois d’actualité cet été.

 

HZ : Certains sports ont plus mauvaise réputation que d’autres, le haut niveau doit être une vitrine et cette vitrine doit rester propre. Au-delà des liens avec le professionnalisme, la médiatisation ou l’argent, le problème est malheureusement  plus profond et n’est plus l’exclusivité de tel ou tel sport touchant aussi le sportif de base.
Il faut différencier la loi et la morale, certains savent jouer avec la loi mais l’éthique et la morale doivent rester incontournable  dans le sport c’est ce qui en fait sa beauté.

 


Dans les Arts Martiaux, sans être naïf ou utopiste, certaines valeurs transmises par les anciens nous protégent peut-être un peu plus que dans d’autres sports.

 


Bien sûr le rôle du médecin est primordial dans les soins portés au sportif blessé, il est aussi important  dans la prévention et  le suivi du pratiquant d’arts Martiaux et ce quel que soit son niveau. En particulier pour les pratiques addictives et la tentation du dopage.

 


Puisqu’on parle de pratique addictive, je voudrai dire juste un mot sur le tabac. Comme « boire ou conduire » on doit dire  « faire du sport ou fumer, il faut choisir » ! En effet, la cigarette est un excitant qui par la nicotine qu’elle apporte contrarie les processus de récupération cardiaque. De façon très schématique, elle encrasse également les vaisseaux cardiaques et périphériques réduisant l’indispensable apport supplémentaire de sang demandé par la pratique sportive augmentant ainsi le risque d’accident.

 


Rappelez vous la célèbre réplique « No Sport » de W CHURCHILL fumant un gros cigare et interrogé sur son inactivité physique…

 

 

KB : En définitive, quelles sont les principales pathologies de ces sports de combat ?

 

 

HZ :  j’en ai abordé quelques unes dans la rubrique médicale de précédents numéros de KB, mais globalement on peut dire que le risque est à la fois traumatique et microtraumatique.

 


Il s’agit de sports de contacts dont les armes naturelles sont les pieds et les poings, on comprend aisément que les zones de frappes de l’adversaire (visage, thorax , abdomen, membres …) tout comme l’élément qui percute (main ou pied) puissent être lésées, cette traumatologie directe est à l’origine de fractures, d’entorses, de luxations, de contusions musculaires avec hématomes.

 


Heureusement l’évolution des mentalités avec une orientation sport-santé- prévention, permet grâce à l’utilisation de protections tout azimut et de plus en plus efficaces de réduire ce risque traumatique et ainsi les accidents graves tels qu’on a pu les observer auparavant.

 


L’autre versant de la pathologie est liée aux gestes répétitifs imposés par l’entraînement à l’origine d’un surmenage articulaire, tendineux ou musculaire (Arthrose, fractures de fatigue, tendinites, claquages musculaires…)

 

 

KB : Et en conclusion…

 

 

HZ : Au-delà des bienfaits sur la santé , c’est le rôle éducatif des Arts Martiaux qui les ennoblis et doit faire de tout pratiquant un garant de certaines valeurs morales et pas seulement sur le tatami.

 


On progresse tout le long de sa pratique, il s’agit aussi d’un travail sur soi-même mais le chemin est long. Lors d’un stage, qui m’avait marqué lorsque j’étais jeune compétiteur, Maître Hiroo Mochizuki avait comparé la nécessaire progression du Karatéka à celle d’un diamant dont la taille n’est jamais terminée…C’est ce qui différencie l’Art Martial du Sport tout court et qui nous permet peut-être une certaine longévité. Mais l’on pourrait encore débattre longtemps sur ce sujet !

 


N’oublions pas aussi que l’environnement est important, un peu comme l’écrin du diamant…